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Quentin Tarantino, Alain Surmulet et Jean-Baptiste Ennion.

 

Alain Surmulet est un passionné de cinéma. Directeur technique du cinéma Grand Mercure à Elbeuf et de Noé Cinémas, il a été contacté par Tristan Frontier de SND pour l’aider techniquement à projeter en France le film Les 8 Salopards réalisé par Quentin Tarantino en Ultra Panavision 70mm, un format inutilisé depuis 1966… 

Coutumier des salles de projection depuis ses 12 ans, il compare son parcours à celui du jeune héros de Cinéma Paradiso. C’est à partir de cet âge-là qu’est née sa passion du cinéma, qu’il a commencé a apprendre à projeter des films, compris le fonctionnement d’une cabine de projection, avant de devenir technicien.

Bricoleur, c’est grâce à lui et son équipe qu’une solution pour remplacer des lentilles permettant de projeter de l’Ultra Panavision désormais inutilisables a été trouvée. Dès le début de notre conversation, il tient à féliciter chaleureusement Tristan Frontier pour s’être engagé dans cette voie.

 

« Tristan est quelqu’un d’admirable, il faut dire que sortir un film en 70mm sur cette période là en même temps que Star Wars c’est quand même très courageux. C’était un vrai plaisir de travailler avec lui et tout son staff technique. Ça n’a pas été simple parce que ce n’était pas forcément des supports qu’ils maîtrisaient, il a donc fallu ré-expliquer les choses. Ils ont appris avec nous et nous on a appris à gérer la patience. C’était une vraie aventure comme on n’en fait plus.« 

 

Comment avez-vous fait pour retrouver une lentille pour projeter l’Ultra Panavision ?

On a pris ce qu’on avait sous la main. Des anamorphoses 1.25, il y en a. Pas beaucoup mais il y en a en France, qui sont en fait des anamorphoses pour le numérique. Quand vous travaillez en numérique, vous avez deux façons de faire pour le scope. Soit vous travaillez sur du 858 lignes de haut par 2048 ce qui fait que vous avez votre ratio 2.39 dedans. Ou alors vous utilisez toute la matrice qui est de 2048 par 1080 de haut mais vous anamorphosez électroniquement votre image dedans. Et derrière vous mettez une anamorphose 1,25 pour pouvoir restituer le 2.39.

 

Ces lentilles existaient déjà donc.

Ces lentilles étaient disponibles. Après il fallait avoir l’idée, mais ça c’est le fait de travailler tout le temps en cabine et d’être sur le terrain, de connaitre son matériel. Parce qu’effectivement si on avait eu une anamorphose de 2 on était morts. Le fait est que le numérique dans son anamorphose a pris un coefficient de 1.25. Donc on a récupéré l’anamorphose d’un numérique pour le mettre sur un argentique et ça fonctionne très bien.

Quand on a cette méthode qui fonctionne, il faut être conscient que les projecteurs qui vont être utilisés dans les différentes villes sont différents de l’un à l’autre. L’idée c’était de trouver un système qui puisse servir pour tous, qu’il s’adapte sur n’importe quel projecteur. Ça c’était le travail de Pascal Simon d’adapter techniquement et mécaniquement la lentille pour pouvoir la mettre sur tous les projecteurs possibles, hormis à Elbeuf où je me suis occupé personnellement de tout le développement mécanique.

 

Et les américains n’y ont pas pensé ? Parce qu’eux l’ont faite refaire la lentille !

Bah oui, les américain ils se sont dit que l’Ultra Panavision ça n’existe plus, que les seules lentilles qui existent sont mortes…

 

« Le jour où j’ai lancé la projection au Grand Rex, avec notre système optique, (…) vous savez quoi ? Vous avez une très grande fierté ! Mais vous avez aussi les foies parce que si jamais ça ne fonctionne pas, vous avez Tarantino qui est à côté de vous qui vous fera les gros yeux (rires). »

 

Pourquoi s’être engagé comme ça avec SND ?

Je suis un admiratif du format large, j’adore. On était tout seuls, c’est à dire que sans nous quelque part, ça ne se serait peut être pas fait. On m’a proposé l’opportunité de le faire, alors évidemment qu’on va se mettre au max pour le faire ! On se dit « putain on va être tout seuls, on ne va pas être gênés par un concurrent, y a pas d’appel d’offre ni rien, on nous donne une mission ». Le but du jeu, c’est que ça fonctionne. Vous montez votre truc, vous montez votre idée. Vous vous dîtes : « Si ça se trouve, le truc que j’ai inventé, ça va pas marcher ». Vous vous dîtes que ça va fonctionner et puis après vous vendez votre idée à SND. J’ai dit à Tristan : « Je te promets, non seulement on va le faire ton roadshow, mais en plus on va te faire la plus belle projection au Grand Rex ». Et l’exploitation derrière au Marignan parce qu’il y avait l’exploitation derrière. Et ça, ça sera clé en main. Effectivement le jour où j’ai lancé la projection au Grand Rex, avec notre système optique, devant tout le parterre du cinéma français qui était là, vous savez quoi ? Vous avez une très grande fierté ! Mais vous avez aussi les foies parce que si jamais ça ne fonctionne pas, vous avez Tarantino qui est à côté de vous qui vous fera les gros yeux (rires).

 

cabine grand rex premiere

La cabine de projection au Grand Rex lors de l’avant première, le 11 décembre 2015.

 

Et tout s’est bien passé…

Voilà ! On a attendu parce qu’il fait quand même trois heures. Quand vous mettez en route le moteur et que vous ouvrez les volets, vous vous dîtes « j’en ai pour trois heures dix là ! » Et quand vous avez l’amorce de fin qui se termine, là vous vous dîtes « ça y est j’ai réussi mon pari ». Ça c’était le premier volet, après le deuxième ça a été le roadshow qui s’est admirablement bien passé. Pascal Simon a travaillé des heures et des heures, de nuit, pour que ça passe dans toutes ces salles de France. Moi pareil dans ma salle à Elbeuf. Parce qu’on est amoureux de ce format, on veut que ce soit beau, c’est quelque chose qu’on ne voit pas forcément tout le temps et si ça se trouve on ne le verra plus. Donc il y a eu un engouement, comme c’était quelque chose de rare, dans toutes les salles qui ont participé c’était complet. Si ça fonctionne faisons-le le mieux possible. De façon à ce que le spectateur se dise qu’au moins il a vu ce film dans son format original et en plus de cela avec un souvenir mémorable de cette projection parce que le film est très très bien tourné. Les plans sont vraiment faits pour le 2.76, la qualité d’image, le travail du chef opérateur sont admirables. D’ailleurs je ne comprends pas qu’il ne soit pas nommé aux Oscars ce type parce que franchement ça mérite quand même une récompense. Il y a plein de récompenses techniques à donner à ce film-là.

 

« On veut que ce soit beau, c’est quelque chose qu’on ne voit pas forcément tout le temps et si ça se trouve on ne le verra plus. »

 

Pour en revenir à votre métier, que pensez-vous du numérique ?

Vous savez, dans les années 80, les cinémas travaillaient en double poste. Quand les plateaux et les défileurs de grande capacité sont arrivés dans les cabines, les projectionnistes ont dit « Holà, c’est plus du cinéma ! Tout est monté, y a plus besoin de faire les changements, c’est n’importe quoi ! ». Et bien avec l’arrivée du numérique ça a été ça. Vous avez des projectionnistes qui ont décrié ce système en disant que c’était de la merde et pas du cinéma, mais une grande partie aussi voyait ça comme l’avenir ! C’est pas le peine de dire que ça n’arrivera pas puisque ça arrive. Effectivement avant c’était bien mais maintenant c’est même tellement mieux qu’on peut en faire beaucoup de choses. On peut se permettre de faire de la création, d’être beaucoup plus créatifs, c’est pas plus mal. Alors pour en revenir à Tarantino c’est pas du tout dans sa ligne ça, c’est une évidence. Mais néanmoins je trouve que ça a permis de faire plein de choses qu’on ne pouvait pas faire avant, ça permet de faire plein d’animation, de la création artistique. Alors effectivement, quand on a l’occasion de faire du 70, on le fait ! (rires) Et même du 35 ! Une copie 35 quand elle arrive y a aucun problème : on la fait. Parce que ça fait partie de l’histoire du cinéma. C’est comme si on disait « Ah non maintenant je passe que des films en 3D, je passe plus de films en noir et blanc ! » C’est exactement ça. La vie du technicien n’est pas morte, au contraire elle s’étoffe avec toutes les techniques qui existent actuellement, tout ce qui est réseau, informatique, linux et compagnie. Tout ça il a fallu l’apprendre, j’ai pas fait d’études plus que ça, il a fallu apprendre en prenant son destin en main.

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Propos recueillis le 4 février 2016.

Corrections : Aurèle Collin.

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