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Steven Spielberg : les origines de sa passion

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Steven Spielberg est sans aucun doute le réalisateur le plus connu à travers le monde. Ses films E.T., Les Dents de la Mer et Indiana Jones qui l’ont propulsé au sommet sont encore très appréciés aujourd’hui. Mais il n’est pas né avec cette passion. C’est suite à un concours de circonstances assez singulier que le cinéma est venu à lui. Le document qui suit date de 2006, le réalisateur fait un discours à l’American Academy of Achievements racontant comment il s’est mis à faire des films. Je vous invite à lire son discours, vous pouvez aussi visionner la vidéo de ce discours en bas de l’article.

 

Je gagne ma vie en rêvant

 

« Georges, que nous étions jeunes… Comme tous ces étudiants qui nous regardent ce soir. Et je pense que… Comme Georges j’ai été appelé au dernier moment pour dire quelques mots. Je n’ai pas eu le temps de préparer quelque chose hier soir à la maison. Donc laissez-moi vous parler un peu à propos de ce que j’ai dit il y’a quelques années quand un journaliste m’a posé une question à laquelle je ne savais pas quoi répondre.

Cette question était « Qu’est-ce que vous faites ? Pourquoi faites-vous ce métier ? ». Je me suis retourné vers le journaliste et je lui ai dit : « je gagne ma vie en rêvant ». Quelques années plus tard je me suis rendu compte que c’était le cas, je gagne ma vie en rêvant. C’est ce que j’ai fait toute ma vie, ce que j’ai toujours voulu faire de ma vie.

Je n’ai jamais vraiment eu d’objectifs de carrière. On a tous des objectifs, on se fixe tous des objectifs. C’est ce qui arrive quand vous avez à choisir votre matière principale. A l’Université ils n’avaient pas la matière principale que je voulais qui était « film et télévision ». Donc je n’avais pas déclaré de matière principale. J’ai fini par choisir l’anglais car mon père voulait que j’aie un plan de secours. Au cas où réaliser des films ne marche pas. Il disait qu’avec l’anglais je pourrais enseigner et qu’enseignant est une profession noble. J’ai d’ailleurs fini par comprendre que c’est la plus noble profession dans le monde aujourd’hui. Par ailleurs, les professeurs sont sans doute les héros les plus mal payés dans le monde aujourd’hui. Mais aussi noble que soit cette profession je voulais être réalisateur. Et je vais partager avec vous comment tout a commencé.

Tout ce que je vais vous dire est arrivé par accident. C’est arrivé alors que j’avais 6 ou 7 ans. Mon père est venu vers moi et m’a dit : « Je vais t’emmener voir le plus grand spectacle qui soit sur Terre ». Et quand vous promettez à un gamin de 6-7 ans qu’il est sur le point de voir le plus grand spectacle au monde… Je ne pouvais pas être plus excité ! Mon père m’a expliqué que nous allions voir des artistes de cirque, des clowns, des trapézistes… Et j’ai eu une mine ravie pendant toute la semaine.

Le week-end, nous sommes partis en voiture vers Philadelphie – nous vivions alors au New Jersey dans une petite commune. Nous étions en route pour Philadelphie, il faisait très froid, c’était pendant les fêtes de fin d’année. Nous roulions sur une longue ligne droite le long d’un mur en briques rouges. On roulait depuis plusieurs heures. Deux heures et demi je crois bien. On a encore un peu avancé. J’ai pas tout de suite compris, je m’attendais à voir une tente, il n’y en avait pas, il y’avait juste ce mur de briques rouges. Nous sommes entrés par deux larges portes pour arriver dans une pièce faiblement éclairée. Je me rappelle qu’il y’avait beaucoup de lampes roses et violettes. Et le plafond ressemblait à celui d’une église. Il y’avait des sculptures de genre rococo. Il n’y avait rien de symbolique dans cette pièce mais j’avais le sentiment d’un endroit religieux, un peu comme une synagogue en fait. Et je n’avais toujours pas compris le lien avec le plus grand spectacle qu’il soit sur Terre. Je me suis assis dans un fauteuil. Ils étaient tous orientés dans la même direction, pas de gradins, juste des sièges. Il y’avait un large rideau rouge, je n’oublierai jamais ça. Puis le rideau s’est ouvert. Les lumières se sont éteintes. Et une image est apparue sur l’écran. Elle scintillait et apparaissait granuleuse car nous étions assis très près. Et soudain j’ai réalisé que… mon père m’avait mentit ! Qu’il m’avait trahit ! Qu’il m’avait amené dans un cirque qui n’en était pas un. C’était un film sur le cirque.

Je n’avais jamais vu de film avant, c’était la première fois. C’était un film de Cecil B. DeMile intitulé « The Greatest Show on Earth » (1952). J’avais déjà vu la télévision, mon père était ingénieur. Quand il ne travaillait pas pour RCA, il réparait des téléviseurs du début des années 50. Donc je connaissais la télévision mais je ne savais rien des films. Ce fut ma première expérience cinématographique. Le sentiment de regret et de désappointement n’a duré que dix minutes. Et je suis devenu une nouvelle victime de cette drogue qu’on appelle « cinéma ».

Je n’étais plus dans une salle de cinéma. Je n’étais plus dans un siège, je n’étais plus dans ce décor d’église. C’était un lieu de dévouement, d’adoration. Je faisais partie de l’expérience. Je suis devenu une partie de la vie de plein de gens que je ne connaissais pas. Je voulais seulement apprendre à connaitre cette histoire. Mais c’est devenu ma vie.

Au milieu de ce film, si vous vous en souvenez, il y’a un énorme accident de train. Un train qui file à toute allure sur les rails percute une voiture dans laquelle une personne fait signe pour arrêter le train. Mais il ne s’arrête pas et percute la voiture, elle bascule alors au-dessus de la locomotive et le train déraille. C’est un désastre énorme, tous les wagons s’encastrent les uns dans les autres. C’était une scène d’effets spéciaux, plus tard j’ai réalisé que c’étaient des maquettes. Mais ça avait l’air vraiment réel, le plus gros désastre que j’avais jamais vu. Ainsi est né mon intérêt non pas pour faire des films mais pour demander à mon père de m’acheter un train électrique miniature…

Ce Noël là mon père m’a acheté mon premier train avec sa locomotive accompagnée de wagons de marchandise et de passagers. Et l’année d’après, j’ai demandé la même chose : « Je voudrais une autre locomotive ! ». Donc j’avais deux trains. Puis année après année j’ai enrichi ma collection avec d’autres wagons, des personnages et des passages à niveau. C’est devenu un circuit très complet. Pendant tout ce temps là nous avions déménagé du New Jersey à Phoenix en Arizona. Et quand vous avez douze ans, il n’y a pas grand chose à faire à Phoenix. Absolument rien. Donc je devais occuper tout mon temps libre. Je me suis alors demandé si je pouvais recréer ce souvenir de « The Greatest Show on Earth ». Pouvais-je recréer l’accident de train ? J’ai donc pris mes deux trains et je les ai fait se rentrer dedans. Un train s’est cassé, je l’ai dit à mon père, et il m’a dit « Comment ? » et je lui ai répondu : « Je les ai fait se rentrer dedans. » Il les a fait réparer. Et la semaine d’après j’ai recommencé, je les ai fait se percuter et le deuxième train s’est cassé. Mon père m’a dit que je n’aurais plus de nouveaux trains si je continuais comme ça.

Mais j’avais toujours cette envie de destruction en moi à cause de ce film ! J’avais besoin de voir ces trains s’encastrer l’un dans l’autre. Et je n’avais pas envie de perdre tout mon set ferroviaire. Je savais que mon père était assis à l’extérieur de la maison. Il y’avait cette petite caméra à pellicule Kodak 8mm avec trois objectifs permutables. Je ne m’étais jamais intéressé aux caméras avant. Mais je savais qu’en filmant les deux trains se rentrer dedans je pourrais revoir le film autant de fois que je le voulais ! C’est comme ça que j’ai fait mon premier film. J’ai juste filmé – sans monter car je n’avais pas de banc de montage – j’ai juste posé la caméra le long des rails comme les enfants font avec leurs yeux pour se mettre à la bonne échelle, pour que ça semble vrai. J’ai filmé un train qui venait dans un sens, coupé puis retourné la caméra, filmé l’autre train qui venait dans l’autre sens. Et je me suis dit qu’en mettant la caméra au milieu on verrait l’accident. J’avais mon accident de train ! J’ai regardé le film encore, encore et encore… Et je me suis demandé… « Qu’est ce que je pourrais faire d’autre avec cette caméra ? »… C’est comme ça que ça a commencé, que je suis devenu réalisateur.

La première fois que j’ai sentis qu’un public, en quelque sorte, « approuvait » le choix de mon métier, c’était quand j’étais scout. Je voulais gagner le badge de photographie et je…  Aux Etats-Unis, lors de la cérémonie de remise des badges, vous montrez simplement la photo. Mais, notre appareil photo était cassé, je suis allé voir le chef de troupe et je lui ai demandé si je pouvais raconter une histoire avec la caméra qu’on avait à la maison et il a dit oui ; pour pouvoir emplir les conditions d’obtention du badge. Et j’ai fais un petit western appelé Gun Smog… Ca m’excitait vraiment, parce qu’à l’époque les westerns battaient leur plein à la télévision. J’ai fait ce western avec ma sœur, mes amis, le voisin d’à côté ainsi que des scouts. Nous avions tous des déguisements de cowboy parce que nous vivions en Arizona bien sûr ! On a donc amené tous nos déguisements et j’ai fait ce petit western.

Je l’ai montré un vendredi soir chez les scouts pendant une réunion. Ils sont devenus dingues, ils criaient, tapaient des mains et riaient pendant le film. Je m’en foutais. J’avais une réaction ! Et cette réaction m’a mis en feu, elle m’a vraiment touché très profondément. Et je ne voulais plus vivre sans ce type de déclaration, sans ce retour commun. Peut-être est-ce pour ça que mes premiers films étaient tous à propos de vous. A vous solliciter, faire de vous mes partenaires, penser comme vous à travers la caméra. Réfléchir à ce qui vous intéresserait, vous exciterait, vous ferait rire, vous ferait peur… Comment créer un suspens alors que ce maudit requin ne marche pas… Et vous, vous êtes mes partenaires, mon public… Je collabore avec vous, vous collaborez avec moi. Et je pense qu’au début de ma carrière j’ai eu cette incroyable expérience et… Ce que j’aimerais souligner : je n’avais pas le choix… Lorsque vous faites un rêve… Un rêve n’est pas ce dont vous rêvez et qui arrive ensuite. Le rêve est quelque chose à laquelle vous ne vous attendez pas et qui débarque dans votre vie. Les rêves arrivent par derrière, pas devant vos yeux, ils vous parlent dans votre dos. Quand vous avez un rêve… Il ne vient pas à vous en criant ce que vous êtes, ce que vous devez faire du reste de votre vie. Ils sont parfois des murmures. Et j’ai toujours dit à mes enfants : la chose la plus dure à écouter, votre instinct, votre intuition personnelle, est discrète, elle ne surgit pas. Très dur à entendre. Si un jour dans votre vie, vous êtes prêts à écouter ce murmure dans l’oreille, il hurle très rarement, si vous pouvez l’entendre, si vous le sentez au fond de vous. Si c’est quelque chose que vous pensez vouloir faire toute votre vie cela deviendra quelque chose que vous ferez tout le reste de votre vie et nous profiterons tous de ce qui naitra de cette passion. »

 

Steven Spielberg, 2006.

 

Discours

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Traduction : Florian Paume

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