D’où viennent et à quoi servent vos émotions ?

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D’où viennent et à quoi servent vos émotions ?

L’émotion règne dans nos vies. Dès les premières heures de notre existence, des processus neurologiques encore mystérieux aujourd’hui donnent naissance à ce que nous appelons joie, tristesse, peur ou colère. Nous avons voulu en savoir plus à leur sujet.

Philippe Vernier est neurobiologiste et directeur de recherche au CNRS, le centre national de la recherche scientifique. Il a accepté de répondre à nos questions et nous livre ici un aperçu d’un domaine vaste et passionnant.

“Le monde, pour une personne donnée, n’existe pas en dehors de ce que perçoit son cerveau”

 

Qu’est ce qu’une émotion ?

La définition de ce genre de concept très vaste est un peu compliquée. Ce qu’on peut dire de façon simple c’est qu’une émotion est d’abord ce qu’un individu ressent. C’est une sensation individuelle différente pour chacun d’entre nous. Mais ce sentiment a, sur le plan des mécanismes neurologiques, une base commune non seulement à l’ensemble des êtres humains mais aussi de tous les animaux vertébrés, groupe auxquels nous appartenons.

On peut aussi la définir en disant que c’est ce sentiment qui colore chaque événement vécu d’une couleur positive ou négative. Si on considère chaque instant de notre vie, on voit bien que chaque moment, quelque soit la situation, est vécu soit comme neutre (le plus souvent), soit comme étant plus ou moins positif ou plus ou moins négatif. Les mécanismes cérébraux des émotions permettent au ressenti d’être quantifié : si on est heureux, on peut être un petit peu heureux ou très heureux, et cette intensité des sensations est codée dans le cerveau par les systèmes qui gouvernent la génération des émotions.

L’autre caractéristique des émotions, très importante, est l’existence d’une dimension corporelle. L’émotion est aussi un ressenti du corps. Quand on est heureux on le ressent. Le corps exprime les émotions au moins autant que les mots, voire souvent mieux. C’est un aspect qui a été mis en avant depuis qu’on théorise sur les émotions.

William James, un psychiatre du début du XXème siècle, pensait que les émotions étaient d’abord ressenties par le corps et ensuite dans le cerveau : Il fallait que le corps exprime d’abord les émotions pour que le cerveau en ait conscience. D’autres personnes, comme le biologiste Walter Cannon, a dit l’inverse : les émotions sont ressenties en même temps dans le cerveau et dans le corps. Quoi qu’il en soit, il est difficile de trancher, corps et cerveau sont indispensables au ressenti des émotions. Mais les émotions n’existent pas sans que le cerveau n’y participe de façon pleine et entière. Le monde tel qu’on le vit est d’abord tel qu’on le perçoit dans notre cerveau. On peut presque dire que le monde, pour une personne donnée, n’existe pas en dehors de ce que perçoit son cerveau, de ce qu’en comprend son cerveau.

 

A quoi servent ces émotions ? A la fois pour l’organisme mais aussi socialement ?

Elles servent à deux choses extraordinairement importantes. Premièrement, c’est l’expression d’un système d’alerte : le fait d’avoir peur veut dire qu’on est face à un danger. Il faut alors réagir soit en le combattant, soit en le fuyant. C’est fondamental pour la survie des organismes. Mais au-delà de ça, le fait que chaque événement vécu prenne une coloration positive ou négative est essentiel à l’apprentissage du mode de vie. Si on réfléchit bien, tout ce qu’on fait, toute décision que l’on prend, repose sur l’expérience acquise, apprise, de savoir si cette action va être bonne ou pas. En fait, l’ensemble des comportements d’un être humain et des animaux vertébrés auxquels nous appartenons sont dépendants de l’expérience, d’un apprentissage, qui est toujours aussi une expérience émotionnelle.

Depuis les premiers instants à la naissance, et même avant, tout ce qui est vécu prend une connotation positive ou négative. Pour donner une vision neurobiologique plus précise, on peut considérer que le rôle principal du système nerveux est de percevoir et d’agir sur le monde. Ce sont les deux composantes sensorielles et motrices du système nerveux, communes à tous les animaux. Se superpose à ces deux grandes composantes un système de jugement de valeur qui va dire, pour chacune de nos perceptions, si elles sont agréables ou désagréables. La prise de décision ultérieure est fonction de cette expérience qui est acquise, grâce à un apprentissage permis par la coloration émotionnelle de tout ce que l’on vit.

L’émotion est donc au cœur des processus de mémoire. Si on peut apprendre quelque chose, c’est parce que l’on est capable de considérer ce qu’on a vécu, ce que l’on ressent comme bon ou pas bon, agréable ou désagréable. Ensuite, nos comportements, nos attitudes et nos choix seront guidés par ce qu’on a ressenti, par la valeur des choses, bonnes ou mauvaises, par ce qu’on a compris du monde dans lequel on vit. (cf. Matrix)

 

Sait-on depuis quand existent les émotions ?

Les systèmes neuronaux qui sont au cœur du phénomène émotionnel existent au moins chez tous les animaux vertébrés. Cela signifie qu’à l’origine des animaux vertébrés, c’est à dire il y a 450 millions d’années, a émergé un système qui permet le codage des valeurs dans le système nerveux, un système émotionnel. Est-ce qu’il existe chez des animaux qui sont évolutivement distants des vertébrés ? Aujourd’hui, rien ne permet de le dire même si on trouve chez les insectes des systèmes qui ont l’air de jouer un rôle dans l’acquisition des “valeurs”. Chez les mouches ou chez les abeilles on a des indices assez forts pour penser qu’il existe des systèmes équivalents au système émotionnel, mais différents. 

 

“On interprète au quart de seconde près ce que sont les émotions, les sentiments, les pensées des uns ou des autres.”

 

Est-ce que les émotions sont innées ?

Charles Darwin, dans un des derniers livres qu’il a écrit, The expression of the Emotions in Man and Animals, propose que l’expression des émotions chez les animaux est très semblable à l’Homme, et que c’est un phénomène inné d’adaptation à un environnement qui peut être hostile ou dangereux. Il prenait comme exemple les manifestations de colère qu’on peut retrouver chez un chien, un chat, des oiseaux ou chez l’Homme… son observation n’est que partiellement juste. Oui, tous les animaux expriment corporellement les émotions, mais ce n’est pas inné, du moins pas en grande partie. Une difficulté, chez les animaux non humains, c’est la manière dont cette expression est comprise par l’homme.

L’espèce humaine est une espèce sociale qui a une faculté très efficace pour reconnaître ce que pense l’autre, ce qu’on appelle en termes savants la théorie de l’esprit. On passe notre vie à interpréter les pensées et les actes de nos congénères. On interprète de façon quasi instantanée ce que sont les émotions, les sentiments, les pensées des uns ou des autres. Avec ce que cette interprétation peut comporter d’ambiguïtés. Mais cette “théorie de l’esprit” humain nous rend assez incompétents pour reconnaître les émotions chez les animaux. Par exemple, certains chiens comme les Labradors expriment leur colère par une expression de la face qu’un être humain, surtout un enfant, interprète comme un sourire. Du coup, les enfants en particulier, quand ils tapent sur le dos de leur chien ou lui tirent les oreilles, ils ont l’impression que le chien sourit, donc ils continuent de plus belle jusqu’à ce que le chien en ait assez et les morde. C’est ce qui expliquerait que les Labradors sont responsables de nombreux accidents de morsure en France, alors qu’ils ont la réputation d’être très gentils. Ils ont simplement le mauvais goût de traduire la colère par un sourire. Les poissons aussi ont des émotions, c’est aujourd’hui bien démontré. Mais l’expression faciale des émotions chez un poisson, n’est pas interprétable par l’homme. C’est la même chose chez les oiseaux. Ainsi, chaque espèce a sa manière à elle d’exprimer des émotions.

Certaines émotions simples ou primaires comme la colère, la peur et la joie s’expriment en général à peu près de la même façon chez tous les êtres humains. Mais dans les cultures asiatiques, l’expression faciale des émotions est différente de ce qu’elle est chez les occidentaux. Des expériences très impressionnantes ont été faites récemment en imagerie cérébrale où on voit qu’il y a une forte dichotomie dans la perception des émotions entre les cultures orientales et les cultures occidentales. Le bas du visage est très important pour la reproduction des émotions chez les européens alors que c’est plutôt le haut du visage, les yeux, chez les asiatiques. Il y a clairement une composante culturelle dans la perception des émotions.

 

Comment s’activent ces émotions ?

La manière dont on ressent les émotions vécues par un autre est une sorte de récapitulation dans notre propre cerveau de ce qui se passe chez l’autre. Qu’on les vivent nous-mêmes ou qu’on les comprennent en les voyant chez un autre par empathie, le mécanisme cérébral de génération de l’émotion est presque le même. Les aires cérébrales qui vont s’activer sont largement les mêmes entre celui qui joue l’émotion, ou celui qui vit l’émotion et celui qui la perçoit. 

Le cas des neurones miroirs. La corrélation entre la capacité d’empathie et l’existence des neurones miroirs (ces neurones découverts chez le singe et qui s’activent quand un animal regarde un autre animal réaliser un tâche donnée) n’est absolument pas démontrée. En fait, on pourrait dire les choses autrement : les neurones miroirs sont un substrat identifié de la capacité qu’a notre cerveau de ressentir ce que l’autre vit. Ce n’est pas pour autant qu’on peut certifier que ce sont ces neurones-là qui sont au cœur du processus d’empathie. Les mécanismes émotionnels sont les mêmes chez celui qui vit l’émotion et chez celui qui la ressent à travers un autre. Les neurones miroirs sont sûrement l’une des composantes du système de compréhension de l’autre mais ne le résument pas.

 

Quels processus entrent en compte pour l’empathie ?

Les systèmes émotionnels eux-mêmes. L’empathie est une émotion de ce que l’autre vit. Nous ressentons une grande peine lors de la perte d’un proche, et ce sont les mécanismes d’émotion négative qui sont activés. Si on est en face de quelqu’un qui vient de perdre un être cher et qu’on le voit, on va comprendre sa tristesse parce qu’on comprend, par notre propre expérience, ce qu’il est en train de ressentir. On active nos systèmes émotionnels négatifs de façon assez semblable à celui qui vit cette perte. C’est une sorte de copie cérébrale de ce que l’autre ressent. C’est pas pour autant qu’on peut parler de système miroir.

“Au cinéma, c’est extrêmement frappant de voir qu’une grande partie de l’émotion qui est passée au spectateur est totalement indépendante des mots qui sont prononcés.”

 

Est-il possible de contrôler ses émotions ? Je pense notamment aux acteurs ?

Dans la première moitié du XXème siècle, le fait que William James explique que les émotions se ressentaient d’abord par l’expression corporelle a donné naissance à des théories qui sont beaucoup utilisées par les acteurs, en particulier par les acteurs de l’Actor’s Studio. Dans leur manière d’apprendre à jouer, le fait de vivre corporellement l’émotion, le fait de chercher en soi le déterminant de l’émotion est jugé comme primordial. Tout l’apprentissage du jeu d’acteur se fait d’abord par le biais de l’expression corporelle de l’émotion. Si on veut être capable de jouer la peur, il faut savoir la ressentir corporellement. D’ailleurs, au cinéma, c’est extrêmement frappant de voir qu’une grande partie de l’émotion qui est donnée au spectateur par les scènes est largement indépendante des mots qui sont prononcés. Si on fait une analyse de ce qu’on ressent sur un fragment de pellicule par rapport à ce que les acteurs disent, on va très vite se rendre compte que même pas 10% de l’émotion de la scène provient des mots, l’immense majorité vient de ce que l’acteur exprime par son corps. Pour moi, un exemple brillant est celui de Charlie Chaplin. Quand on regarde certains de ses films, c’est du pur génie ! Il y a une scène assez célèbre où Charlot essaye de séduire une jeune fille assise à un café, il commande une glace pour tous les deux. La glace de Chaplin tombe dans son pantalon. On voit juste son visage et pourtant on imagine la glace glisser le long de sa jambe, c’est hallucinant ! Ce qu’on appelle l’expression non verbale est un aspect majeur de la transmission des émotions et le cinéma est particulièrement approprié pour s’en rendre compte. Il utilise, consciemment ou inconsciemment, cette faculté qu’on a de reconnaître chez l’autre ce qu’il ressent uniquement par son expression corporelle.

 

Si les émotions sont inconscientes, comment les contrôler ?

C’est une question très difficile. L’émotion, puisqu’elle est ressentie, est consciente. En revanche, on n’a pas vraiment conscience d’une partie du processus émotionnel qui se déroule en nous. En fait, l’émotion nécessite une autre composante dont je n’ai pas encore parlé qui est l’attention. Quand on est ému, on est forcément attentif. De ce fait, on ne sera pas ému par quelque chose dont on n’a pas conscience.

Exemple : Tant que vous n’avez pas vu une personne qui vient de perdre un être cher, même si elle est à côté de vous, vous ne ressentirez rien. Pourtant l’émotion de l’autre est bien là. Ce n’est que du moment où vous avez conscience de cette autre personne que vous allez éventuellement compatir et ressentir de la tristesse pour elle et comme elle.

De ce point de vue, les émotions sont conscientes. Mais la manière dont l’émotion est générée est totalement inconsciente. L’émotion est la partie émergée d’un iceberg. Si on essaye de comprendre pourquoi certaines choses nous émeuvent et d’autres pas, ce n’est pas évident. C’est un objet de la psychanalyse par exemple : remonter très loin dans l’expérience du sujet pour essayer de comprendre pourquoi il va réagir de façon négative ou positive à certains événements qui pour d’autres seront par exemple neutres. La manière dont on va construire ces émotions, elle, est largement inconsciente.

 

“C’est toujours le phénomène émotionnel qui est au cœur de ce qui nous fait aller au cinéma.”

 

Serait-il possible de vivre sans émotion ?

Non, absolument pas. Les émotions jouent un rôle primordial dans l’apprentissage et la vie tout court. Et si vous ne savez pas ce que vous devez manger ou pas manger, si vous ne savez pas que vous risquez votre vie en traversant la route alors qu’il y a des voitures, si vous n’êtes pas capable de vous arrêter devant un précipice… Vous n’irez pas très loin et ne vivrez pas longtemps ! Cette expérience de ce qui est dangereux ou pas est largement apprises, en fonction du caractère favorable ou défavorable des évènements vécus. On apprend très vite, dès les premières heures de vie ce qui est compatible avec la survie et ce qui ne l’est pas.

Il y a des pathologies dans lesquelles les émotions sont très fortement émoussées comme la dépression, la maladie de Parkinson ou des pathologies traumatiques. La qualité de vie des patients est alors fortement altérée. Dans la maladie de Parkinson par exemple, sa composante cognitive de perturbation émotionnelle, est plus gênante en réalité que des altérations de la marche ou des tremblements. Ces personnes malades ont une certaine difficulté à choisir. Au cours de la dépression, c’est également flagrant. Chaque évènement de la vie, s’il est totalement neutre, n’a plus de goût. Donc il n’y a plus de motivation.

En effet, les émotions sont directement liées à la motivation. La motivation dépend de l’apprentissage positif ou négatif des événements. On est motivé pour faire quelque chose parce qu’on a appris qu’on en tirait un bénéfice primaire ou secondaire. Donc les personnes qui n’auraient pas d’émotions, ou chez lesquels elle sont fortement émoussées, ont un mal de vivre, plus envie de rien faire puisqu’il n’y a plus rien qui les motive.

 

Qu’est ce qui explique qu’on aime tant ressentir des émotions en allant au cinéma, au théâtre… ?

Dans une salle de spectacle, notre capacité d’interprétation de ce qui est montré va résonner en nous en fonction de notre expérience. On va au cinéma pour rechercher des sensations, écouter des histoires qui vont nous toucher parce qu’elles correspondent à des événements qu’on peut interpréter grâce à nos émotions. La motivation d’aller au théâtre ou au cinéma est entièrement dépendante de notre capacité émotionnelle, c’en est même le moteur principal. Que ce soit pour l’intérêt de l’histoire, la beauté des sentiments ou la peur qu’on va y ressentir, c’est toujours le phénomène émotionnel qui est au cœur de ce qui nous fait aller au cinéma.

 

“La poésie ne s’explique pas par la science.”

 

Un p’tit mot pour la route.

Peut-être un point que je n’ai pas assez expliqué mais qui est très important. J’ai expliqué que les émotions sont d’abord un phénomène individuel. Ce qui est fascinant dans le phénomène émotionnel, c’est qu’il dépend de mécanismes qui sont largement commun à l’homme et à tous les animaux vertébrés. En gros, il existe un système de codage de la récompense, de la valeur, puis de la prise de décision qui est au cœur de l’émotion. Mais ce à quoi s’applique ce système très général peut quant à lui être entièrement différent d’un individu à l’autre.

Par exemple, en fonction de votre expérience, de votre culture, vous allez aimer les films de Woody Allen ou ceux où joue Bruce Willis. En fonction de notre expérience, de notre histoire personnelle, les émotions, qui sont un phénomène qui existe chez tout le monde, vont s’appliquer à des aspects différents pour chacun de nous. Certains vont aimer Jean-Sébastien Bach et d’autres vont préférer AC/DC. Il y a à la fois une composante universelle de l’émotion qui permet de la ressentir, et en même temps, une composante individuelle qui applique l’émotion à des choses différentes pour chacun de nous. C’est la marque de notre individualité. Là-dessus, la science n’a rien à dire, pourquoi certains aiment Jean-Sebastien Bach et d’autres le heavy metal, la neurobiologie ne peut pas l’expliquer. La poésie ne s’explique pas par la science.

Propos recueillis par Florian Paume en décembre 2016. Un grand merci à Philippe Vernier pour s’être consacré à l’exercice.

Image de couverture : CNRS Photothèque / Bordeaux Imaging Center / Sébastien Marais / Daniel Choquet

Autres illustrations extraites du film et des images promotionnelles de Vise Versa (Inside Out), Pixar Animation Studio, Walt Disney Motion Pictures.

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