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Entretien avec Nathalie Chéron, directrice de casting

Nathalie Chéron est directrice de casting depuis presque 30 ans. Elle est tombée dedans à la fin des années 80 lorsque Luc Besson, qui préparait Le Grand Bleu, lui propose de s’occuper du casting de son film.

Depuis elle n’a pas arrêté. Elle retrouvera Besson à plusieurs reprises, de Nikita à Valérian, et réalisera le casting de productions variées comme Les garçons et Guillaume, à Table, Taken, La mémoire dans la peau ou Mais qui a re-tué Pamela Rose

Aujourd’hui présidente de l’ARDA, l’association des responsables de distribution artistique, sa passion pour son métier ne l’a pas quittée, et elle a accepté de la partager un peu avec nous…

Nathalie Chéron en compagnie de Rutger Hauer.

“Notre but ultime en casting c’est de révéler des gens.”

Quand j’entends casting dans ma tête, j’ai cette image d’une file d’attente, des gens qui passent devant une caméra…

C’est pas du tout ça! Ça c’est pour la pub, ou éventuellement aux Etats-Unis pour les casting call. C’est à dire que c’est open call, des directeurs de casting passent des annonces dans des magazines spécialisés, où tous les gens qui correspondent aux profils recherchés peuvent se pointer. Et donc là tu fais la queue. Mais c’est vraiment très américain. En France on ne fait pas tellement ça. D’abord parce que c’est une industrie plus petite, y a moins de monde même s’il y en a plus qu’avant alors qu’on est toujours au même nombre de films produits par an.

 

Comment définissez vous le casting?

Le casting, c’est du temps. Des années à aller au théâtre, voir des films, des séries, des courts-métrages, des années d’essais que je stocke… Pour faire du casting il faut avoir la plus grande connaissance possible du plus grand nombre d’acteurs possibles. 

Quand j’ai commencé il n’y avait pas internet. Donc je rencontrais les agents qui venaient à moi avec des books, des grands books, avec dedans des photos, des CV… Je me souviens que chez nous il y avait une bibliothèque entière de classeurs grand format. Les bleus marine pour les mecs, rouges pour les filles, et par ordre alphabétique. C’était l’enfer! Quand internet est arrivé je me suis dis “Alléluia!”.

A un moment, une génération de directeurs de casting est arrivée sur le marché en disant que c’est simple maintenant puisqu’il y a internet ; tu vas dessus et tu trouves des gueules. Mais en fait non, ça ne suffit pas! Il faut aussi gérer ta relation avec le réalisateur, le producteur. T’es un peu l’espèce de tampon entre eux et les acteurs. Et quand t’as une idée, tu sais qu’elle est bonne, et que tu dis à ton réalisateur : “Pour tel rôle j’ai pensé à lui” et qu’il réponds “Ah non, il est trop bourgeois!” Là, il faut avoir des arguments pour lui expliquer que non, il est pas si bourgeois que ça : “ Est-ce que tu l’as vu dans…?” “Non.” “Ah, c’est dommage parce que là il faisait un personnage très populaire”…

 

Il faut donc une bonne connaissance des acteurs…

Oui, c’est ça notre travail! Le casting, le vrai, le pur, le dur, c’est avoir une méga giga base de données dans la tête et des arguments pour défendre une idée, un acteur, un personnage… C’est ça que les réalisateurs et les producteurs de nouvelle génération ont du mal à comprendre. Ils pensent que ça s’improvise mais en fait non.

“L’idée c’est aussi de proposer des choses qui vont à l’inverse de ce que le réalisateur recherche pour essayer de le surprendre.”

C’est donc aussi beaucoup de négociation au moment de proposer des acteurs?

Oui, mais avec des pincettes. Parce qu’il y a beaucoup d’ego. Un réalisateur, pour lui, c’est le truc le plus important du monde et il oublie que c’est le cas pour lui, mais pas forcément pour les autres. Et ça tu ne peux pas le lui dire comme ça. Notre travail c’est d’être capable de dire à un réalisateur ou un producteur qui veulent Marion Cotillard que “Marion Cotillard ne viendra pas!” “Et pourquoi? C’est un rôle magnifique!” “Oui, mais elle viendra quand même pas, parce qu’elle va faire tel film, tel autre, qu’elle est bookée pour les deux ans à venir et elle a pas le temps de faire ce film là et elle ne va pas venir parce qu’elle ne sait même pas qui vous êtes.” Alors tu ne peux pas dire ça comme ça, tu vas arrondir les angles en disant “vous êtes une jeune production, etc.” L’idée c’est aussi de proposer des choses qui vont à l’inverse de ce que le réalisateur recherche pour essayer de le surprendre. Et quand un réalisateur est assez open et te fait confiance au point de lâcher son idée première, pour un directeur de casting c’est le kiff total. Ça veut dire que tu fais vraiment ton job, tu proposes d’autres choses et ça marche parce qu’il voit bien que c’est plus intéressant. 

 

Comment trouvez-vous les acteurs?

La deuxième étape une fois que t’as vu ton réalisateur et compris ce qu’il aime, ce qu’il aime pas, c’est de faire des listes d’acteurs par personnage. Je note des idées qui me viennent, je recherche dans mes disques durs, des anciens essais, et je continue à mettre des noms. Après le soir je surfe sur les sites des agents, sur tous les sites de tous les agents, pour voir si je n’ai pas oublié quelqu’un. Et ensuite on fait des essais.

Nathalie Chéron, directrice de casting

Combien de temps ça prends de faire un casting?

Quand j’ai commencé, un casting pour un long métrage n’allait pas en dessous de 12 semaines. Aujourd’hui ça n’existe plus, on est plutôt sur 6-7 semaines. Le problème c’est que quand tu n’as pas assez de semaines, tu n’as pas le temps de rencontrer des nouveaux acteurs et tu vas travailler sur ce que j’appelle ton fond de commerce. Ce sont des gens que tu connais, avec lesquels tu as déjà travaillé, ou engagé, que tu as vu au théâtre ou dans d’autres films. Parfois je me sers même d’essais d’un film précédent pour gagner du temps ou pour convaincre quelqu’un.

Quand je faisais les films Besson, des gros films, ça représentait un nombre de semaines conséquents qui te permettaient de rencontrer des gens que tu ne connaissais pas. Et ça c’est irremplaçable. Donc quelque part Besson il payait pour les films d’auteur. Tu renouvelles ton cheptel, quand tu fais des films comme ça, et en plus c’est des recherches particulières : des américains, des russes, des albanais… Tout ça reste stocké et tu sais que si quelqu’un recherche un jour des albanais tu pourras dire “Hé, j’ai!”.

 

Vous êtes constamment à la recherche de nouvelles têtes?

Je ne cherche pas, mais je suis aux aguets. C’est à dire que je note des trucs. Par exemple une fois j’étais dans un magasin, et à la caisse il y avait un flyer sur une école de théâtre japonaise à Paris. J’ai pris le flyer! Ecole de théâtre japonais à Paris! Pour l’instant j’en ai pas besoin, mais je l’ai. On ne sait jamais.

Notre but ultime en casting c’est de révéler des gens. Y en a marre de faire les mêmes listes de stars tout le temps, on a envie de se flinguer! Nous ce dont on a envie c’est que les gens voient un film et se disent “Oh là là, ils sont bien ceux-là! Je les connais pas mais ils sont supers!”. C’est ça normalement notre taff, eh bien c’est difficile de le faire!

“Le pouvoir que tu as c’est de montrer tel acteur plutôt que tel autre, et c’est énorme, parce que c’est la première étape.”

Quel pouvoir avez-vous sur le choix des acteurs?

Pendant des années je pensais qu’on avait pas de pouvoir, parce que c’est pas nous qui décidons, on ne fait que proposer. Alors on peut se battre, avec conviction, vraiment jusqu’à la mort, mais si le réalisateur dit non, c’est non. Par contre, le pouvoir que tu as c’est de montrer tel acteur plutôt que tel autre, et c’est énorme, parce que c’est la première étape. Et vu le nombre d’acteurs, si tu en montre un au lieu d’un autre ça peut tout changer, pour cette personne et pour le film. Il faut le faire en son âme et conscience, avec habileté et professionnalisme. En donnant le même scénario à cinq directeurs de casting différents et ça ne sera pas la même distribution. Et c’est ça qui fait nos différences et notre spécificité à chacun. Parce qu’on a pas les mêmes goûts, et heureusement! 

 

C’est un métier qui demande quoi avant tout?

Je crois que la première chose c’est d’aimer les acteurs, parce que sinon t’es quand même mal barré. Quand j’entends des collègues ou des réalisateurs qui me disent que ça les fait chier les acteurs, je leur réponds qu’il faut faire de la réclame ou du film documentaire animalier parce que c’est quand même notre matière première! Ils sont parfois chiants les acteurs, on est bien d’accord. Ils sont forcément un peu égocentriques, c’est des petites choses fragiles, mais si tu ne les aime pas il ne faut pas faire ça comme métier. Et moi ça m’éclate. 

Il faut aussi être curieux et modeste parce que si tu veux de la reconnaissance, c’est foutu. Si tu veux être dans la lumière il faut faire autre chose. C’est un métier qui demande de la pugnacité, de ne pas lâcher, tenir tête mais avec diplomatie et stratégie. On m’a souvent dit que je m’investis trop, mais je ne sais pas faire autrement. Donc oui je pleure quand un réal me change, me “vire” après cinq films et va voir ailleurs. Je suis complètement effondrée! Je suis dans l’affect, mais on ne fait que ça, on est humains! Les acteurs, les réals, les égos, les angoisses,… Comment c’est possible de faire sans affect? Moi je sais pas faire.

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Publié le 4 janvier 2020. Dernière mise à jour le 5 janvier 2020.

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