image-de-couverture

Qu’est-ce qu’un bon film ?

Interviews - - Temps de lecture : 6 min

Peut-être vous êtes-vous déjà posé la question après avoir – de manière plus ou moins virulente – discuté avec un.e ami.e de la qualité d’un film : mais qu’est-ce qu’un bon film !? (bon sang !) Eh bien, il se trouve que la réponse n’est pas si simple…

Laurent Jullier est universitaire et théoricien du cinéma. Et il se trouve qu’il a justement écrit un livre à propos de ce qu’est un bon film. Il y explore notamment comment notre goût pour les films se construit et se justifie suivant les publics.

Nous lui avons demandé s’il voulait bien répondre à quelques questions, ce qu’il a gentiment accepté de faire. Et la première qui nous est venue à l’esprit après avoir lu son livre était…

 

…de savoir si la question “qu’est ce qu’un bon film” a-t-elle un sens ? Faut-il arrêter de se poser cette question ?

Il n’y a ni bons ni mauvais films en soi. Il y a simplement des films que des gens défendent et des films que personne ne défend. Si les défenseurs sont très nombreux, ou s’ils ont beaucoup de pouvoir (comme par exemple celui de s’exprimer dans les médias, de faire valider leurs goûts par des institutions, etc.), on aura l’impression que le film « est » bon dans l’absolu. Mais c’est une illusion. Il ne sera bon que pour ceux qui pensent qu’il est bon… La qualité du film, ici, relèvera de ce qu’on appelle l’ontologie sociale : certaines choses n’existent que dans la mesure où l’on y croit. Quant aux « mauvais » films, ce sont juste des films qui n’ont pas encore trouvé de défenseurs. Peut-être que dans cinquante ou cent ans ils en trouveront et changeront de statut.
De plus, les qualités nécessaires pour être « bon » (ou « mauvais ») à une époque ne sont pas forcément celles qui rendent « bon » (ou « mauvais ») à une autre. Il suffit parfois d’une dizaine d’années, comme avec Casque d’or, de Jacques Becker, qui n’avait pas ébloui grand-monde à sa sortie. Dans ces conditions, on tend à appeler « chefs-d’œuvre » les films qui sont suffisamment riches (1) pour plaire à une grande variété de personnes, qui y trouvent éventuellement leur compte pour des raisons différentes, et (2) pour continuer à plaire alors que le temps passe et que les mœurs changent. C’est d’ailleurs ce que dit Roland Barthes (il parle de littérature, mais la transposition est facile) dans son premier article publié, « Plaisir aux classiques » (1944).

 

Si on peut faire ressortir ce que l’on veut d’un film, en quoi argumenter contre ou en faveur de celui-ci est-il pertinent ?

On ne peut pas obliger un film à « dire » tout ce qu’on veut. Il ne faut pas confondre analyse, interprétation et appréciation. Séparer ces trois opérations nous éviterait bien des disputes… L’analyse nous apprend comment le film fonctionne, c’est-à-dire à quelle place il met le spectateur et de quelle manière la succession des images s’organise ; on ne peut la mener que minutieusement, devant une copie du film, avec un minimum de bagage technique. Dans une analyse, impossible de délirer : c’est le film qui commande. L’interprétation, elle, peut être argumentée (démarche qui relève d’une très ancienne discipline appelée herméneutique), ou alors carrément fantaisiste, de type libre-association (« Ah oui, cette scène, elle me fait penser à… »).
Néanmoins, même si l’interprétation est argumentée, on a souvent le choix entre plusieurs « lectures » des images et des sons : beaucoup de films, car il suffit de sélectionner en eux certains éléments et pas d’autres, peuvent être « lus » comme de droite ou de gauche, misogynes ou féministes… C’est donc une opération très délicate que d’interpréter un film sur le plan idéologique, politique, religieux, genré, etc., et les disputes arrivent vite. Pour les empêcher, une seule solution, se retrousser les manches et étudier scène par scène sur la base de l’analyse… Impossible de tweeter une interprétation, ça demande des jours et des pages de travail… Quant à l’appréciation, eh bien c’est comme on veut : j’aime, j’aime pas, chacun est libre !

 

Faire une liste des ses films préférés (comme on le fait sur notre site) n’a-t-il pas d’autre intérêt que pour soi-même ? Quel crédit apporter à ce genre de listes en tant que lecteur mais aussi en tant qu’”auteur” ?

Les listes de films préférés ont un intérêt quand vous en connaissez l’auteur. Si c’est quelqu’un que vous aimez, dont vous vous sentez proche, ou quelqu’un dont vous savez ce qu’il aime d’habitude, son avis est intéressant. Vous aurez des chances de découvrir un film qui vous plaira – juste des chances, car ce n’est pas obligatoire, loin de là ; heureusement, on peut être ami avec des gens très différents de soi ou se mettre brusquement à aimer ce qu’on détestait un peu avant…
La liste d’un.e parfait inconnu.e, elle, aura tout de même un intérêt, qu’ont bien compris les publicitaires, c’est de compléter notre petite collection personnelle. Si dans une liste de 10 films que nous voyons au hasard du web il y en a 9 qu’on aime et 1 qu’on n’a jamais vu, le premier réflexe est de se dire qu’on va l’acheter ou le télécharger… C’est ce qu’on voit sur les sites de vente de DVD : « Les lecteurs qui ont acheté X et Y comme vous ont aussi acheté Z » ! Mais ça ne marche pas à tous les coups, car les raisons d’aimer sont des choses bien plus subtiles que ces stratégies mercantiles qui nous prennent un peu pour des crétins.

Parmi tous les critères qui permettent de juger un film, le(s)quel(s) vous parais(sent) être le(s) plus authentique(s) ?

Du moment que la personne en face de moi utilise un critère et dit « je trouve que ce film est bon parce qu’il satisfait à ce critère », c’est déjà beaucoup. Ensuite, il y a différents critères, et il est légitime d’avoir certaines préférences pour l’un ou pour l’autre de ces critères. Il y a des spectateurs qui aiment que le film leur apprenne quelque chose sur le monde ou sur eux-mêmes, d’autres qui veulent être remués, d’autres qui souhaitent simplement se changer les idées, d’autres qui sont sensibles aux exploits techniques, d’autres au jeu d’acteur, d’autres qui exigent une vision singulière signée d’un artiste, d’autres qui désirent un peu tout ça à la fois, etc.
Il y a donc deux sortes de discussions/disputes possibles. (1) Soit la personne A pense que le film satisfait au critère X et la personne B pense qu’il n’y satisfait pas, et dans ce cas là il est légitime de discuter et d’argumenter car on dispose de bases solides, surtout si on connaît déjà bien le film. (2) Soit la personne A pense que le critère Y est meilleur que le critère X, et là il est inutile de perdre son temps : c’est comme si un amateur de baba au rhum venait m’expliquer, à moi qui n’aime pas ça, que le baba au rhum est supérieur au mille-feuilles.

 

Comment expliquer cette frustration lorsque quelqu’un ne partage pas notre avis sur un même film ? Surtout si on a adoré ou au contraire détesté le film en question ?

Si c’est un désaccord de type (2), il n’y a pas à être frustré, ni déçu, ni à se fâcher. Imaginez deux personnes qui regardent un champ de neige, se protégeant du soleil l’une avec des lunettes à verres oranges, l’autre avec des lunettes à verres bleus : ils ne vont pas se disputer sur la « nature » de ce qu’ils ont vu, si ? A moins qu’ils ne se rencontrent qu’une fois leurs lunettes bien rangées dans l’étui… Eh bien c’est ce qui se passe au cinéma : on ne sait pas toujours avec quelle paire de lunettes notre voisin.e regarde le film, car c’est à l’intérieur de soi qu’on les porte. A l’université on appelle ces lunettes un paradigme cinéphile : une façon particulière de demander quelque chose à un film, et qui combine quelques-uns des critères que j’ai cités plus haut et d’autres encore. En général, les critiques d’un journal donné utilisent le même, et les lecteurs aussi (à moins qu’ils ne le lisent seulement pour savoir ce que pensent les autres !).
Cela dit, bien sûr, il y a des gens qui ne supportent pas qu’on utilise un autre paradigme qu’eux, même (et surtout) à amour égal du cinéma. Un peu comme un supporter hardcore du PSG ne supporte pas qu’on fasse l’apologie de l’OM devant lui, refusant la plupart du temps de voir chez la personne d’en face le même type d’attachement que le sien…

 

Dans vos recherches pour écrire votre livre, qu’est ce qui vous a le plus étonné ? A quelles questions n’avez-vous pas trouvé de réponse ?

Je suis toujours étonné par l’essentialisme, cette faculté humaine de croire que les choses sont « par essence » ceci ou cela. Surtout quand on l’applique à des objets dont la nature même dépend de leur observateur, comme les films. A cause de cette dépendance ils ne peuvent pas être « par essence » bons ou mauvais ; par contre ils peuvent être longs ou courts, en couleurs ou en noir et blanc : ça, ça ne dépend pas de l’observateur ! Enfin il est inutile de se lamenter : l’essentialisme est une fonction essentielle du cerveau humain, qui, même si elle nous amène parfois à nous disputer en matière de goûts artistiques, nous sert grandement par ailleurs, comme le montre l’excellent livre de Thomas Durand L’Ironie de l’évolution (Seuil, 2018).
Quant aux questions sans réponse, la recherche est faite pour en venir à bout. Je dirais volontiers qu’en matière de goûts, les questions ont une réponse, mais rarement une réponse simple et jamais déterministe – ce n’est pas de la mécanique ! Parfois il faut un long travail de clarification pour commencer à y voir un peu clair, sans parler de l’obligation de faire très attention aux mots qu’on emploie – contrairement à ce qui se passe dans les conversations de tous les jours.

 

Il existe autant de manières de voir un film que de personnes pour le regarder; cette phrase peut-elle résumer votre livre ?

Non, et heureusement, sinon on ne pourrait jamais être d’accord avec qui que ce soit… On peut regrouper les critères d’appréciation et les paradigmes cinéphiles en grandes familles : ce n’est donc pas « chacun ses goûts, chacun sa petite cuisine dans son coin ». Internet permet d’ailleurs d’observer ce phénomène en direct : prenez un film très connu, qui a suscité des milliers de posts d’internautes sur AlloCiné, Sens critique et l’IMDb. Au début, vous allez avoir l’impression, effectivement, qu’il y a autant de « lectures » du film que de signataires. Et puis au bout de quelques dizaines, et a fortiori au bout de quelques centaines de messages épuchés, vous vous apercevez qu’il y a des manières de voir, des exigences qualitatives et des raisons d’aimer (ou de détester) qui reviennent. Une petite dizaine de critères se retrouvent sans cesse, et quelques grandes orientations paradigmatiques se partagent 99% des avis.

Retrouvez 4 autres articles de Laurent Jullier sur la question des goûts au cinéma sur le site Academia : “Les “meilleurs” films de tous les temps. A propos du palmarès décennal de Sight & Sound” ; “Quelqu’un qui n’a pas mes goûts peut-il tout de même être quelqu’un de bien ?” ; “La critique de cinéma en France et aux Etats-Unis, spécificités et convergences” ; “La Théorie de l’Acteur-Réseau appliquée à Oncle Boonmee

Mais aussi « De la liberté d’aimer, sans être jugé, les films de son choix », publié dans la revue Le Portique n°41. (mis en ligne en avril 2020).

  • Acheter
    Qu'est-ce qu'un bon film ?

    Écrit par Laurent Jullier et édité par La Dispute.

    Qu’est-ce qu’un bon film ? Ne comptez pas sur ce livre pour vous l’apprendre. Le but du jeu n’y est pas d’imposer un standard du goût, mais de comprendre comment le goût pour certains films se construit et, surtout, se justifie chez les amateurs et chez les professionnels. Chacun ses goûts, alors ? Oui et non. Quelquefois, les raisons d’aimer le cinéma ou tel film en particulier sont partagées par de vastes communautés, d’autres fois elles ne se rencontrent que chez certains individus. Le tout est de rester lucide sur ces raisons d’aimer, et de s’abstenir d’en faire les fondements d’une prétention à les imposer. Suis-je forcément quelqu’un de bien si je préfère Carl-Theodor Dreyer à Patrice Leconte ? Un imbécile si Fast and furious me plaît davantage que Pauline à la plage ? Ce livre, conçu comme une protestation contre l’intolérance culturelle, répond : non ! Tout dépend de ce que je fais du film et de ce que je lui demande.

    Première parution : 07/05/2012

    Nombre de pages : 252