Réflexions sur Nocturnal Animals

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Réflexions et Analyses

Réflexions sur Nocturnal Animals

Je commence cet article par un demi-spoiler : la bande-annonce raconte tout le film. Et pourtant, je tiens à dire que spoiler l’histoire et l’ambiance de Nocturnal Animals, ce n’est pas révéler ce qu’il raconte.

 

Attente et monotonie

Le film développe 3 axes de narration autour de deux personnages (ou d’un seul, selon le point de vue) : le présent, le passé, et une fiction.

Le présent : Susan¹ (en plus jouée par Amy Adams, que demande le peuple!) profite de la vie rêvée : elle a plein d’argent et est reconnue dans les hautes sphères pour son travail, elle habite une maison dont les étudiants en cinéma ne peuvent pas rêver, et est titulaire d’un poste important dans une société de… (de mode extraterrestre?) Enfin, elle a un mari qui passe son temps dans l’avion, loin de la maison. Une vraie femme libre, quoi !

Et pourtant, non, quelque chose manque à cette vie. Susan porte en elle une ombre qui lui dit qu’elle n’a pas les qualités qu’on lui prête, que son couple n’a pas le panache qu’elle croyait, mais qu’elle a le devoir d’aimer cette vie dans laquelle elle n’est pas heureuse. Dans ce cauchemar de rêve américain elle garde l’œil ouvert la nuit alors que tout le monde autour d’elle semble vivre le jour.
Avec ces éléments, au spectateur de bâtir sa petite psychanalyse de comptoir, mais on évitera de tomber dedans.

Dans la narration, ce temps présent est raconté par le vide : les premières conversations de Susan se traduisent par un besoin qu’elle formule mais qu’on ne lui satisfait pas. De nombreux plans de contemplation et de silence rythment ce quotidien dans lequel elle est majoritairement seule. Ces plans sont aussi l’occasion de mettre en parallèle la partie du présent avec les deux autres parties, fiction et passé : comme si le présent dépendait du reste pour exister, et qu’il ne pouvait plus s’affranchir.

Le seul interlocuteur qui satisfasse les attentes de Susan est celui qu’elle n’attendait pas : le livre, qu’elle semble dévorer en peu de temps, et qu’elle apprécie grandement, d’après ses mails.

La fiction : Un roman, Nocturnal Animals, atterrit sur son chevet, écrit et expédié par son ex-mari. C’est un thriller avec une ambiance forte où un mari essaie de commencer à prendre des décisions. Les personnages ont des caractères marqués (Jake Gyllenhaal, Michael Shannon, et Aaron Taylor-Johnson, pas de quoi s’ennuyer), cette partie est le cœur haut en couleur et à la fois sombre du film.

Inutile d’entrer dans les détails, mais bien évidemment, le thème du roman qui retranscrit par métaphore la vie de son romancier est exploité à mort dans cette partie du film. Jake Gyllenhal y joue le personnage papa-principal Tony (dans la vraie vie il s’appelle Edward²).

Je ne veux pas entrer dans le listing et l’analyse de trouver les conjonctions entre roman et vraie vie (puisque le film le fait à ma place), mais je tiens à dire que Nocturnal Animals – le film – illustre joliment comment montrer une réalité complexe par la métaphore, et de manière générale, comment lire une œuvre en lui trouvant des analogie avec le monde réel.

Le passé : cette partie du film retrace l’histoire amoureuse de Susan et revient sur ses choix de vie depuis sa rencontre avec Edward jusqu’à la scène de [SPOIL CENSORED] à la fin. Ce passé n’est raconté que par une série de conversations. Des conversations longues qui rentrent dans des considérations psychologiques minutieuses et difficiles à expliquer, et qui se soldent par des frustrations, des non-dits, des emportements. Les fantômes de Susan se trouvent dans le passé mais semblent insaisissables : elle ne croyait pas en elle, elle cherchait l’amant idéal, et elle tentait de fuir ce qu’était sa mère.

Ces longueurs de conversation sont clairement assumées par une monotonie des champ-contrechamps assez serrés sur les personnages, donc restrictifs. On a presque le tournis à suivre ces axes de caméras quasi-binaires et interminables, sur des conversations qui frisent chaque fois l’ennui. Pourquoi ennui ? Parce qu’on est chaque fois au courant de l’issue de la conversation montrée (pas de surprise), et parce que la conclusion de ces conversations est systématiquement la fuite de Susan et non la résolution de son problème.

Je me suis surpris à penser à une sitcom en regardant ces parties du film, qui ne sont pas aérées, qui retranscrivent des choses futiles à l’obsession, comme si le but du film était juste de nous faire passer le temps. Sauf que dans une sitcom, l’enchaînement de futilités est juste un moyen de retenir le spectateur le plus longtemps possible. Ici, ces futilités sont la maladie du personnage.

L’ennui est l’expression de ce que ressent Susan, qui sans cesse conclut qu’elle est malheureuse et insatisfaite. Il y a des films qui retranscrivent les sensations fortes de l’action, mais ici ce film retranscrit la sensation d’attente, dans tout ce quelle représente : tout semble à portée de main, et pourtant on est dans l’expectative d’une chose en plus qui promet d’arriver sans dire quand et sans garantie.

La Frustration du choix

Pas besoin de vagabonder longtemps sur le net pour entendre parler de l’horizon d’attentes. Si certains films travaillent sur la pulsion scopique (pulsion de voir), ici il faut considérer que l’horizon d’attente est un besoin d’être satisfait. J’ai dit que la bande-annonce racontait l’histoire, et pourtant je suis allé voir le film dans l’attente qu’il dépasse la bande-annonce (comme on le fait d’habitude). Seulement, le film est très prévisible, qu’on ait vu ou pas la bande-annonce. Le fait qu’on sache rapidement que le bouquin que reçoit Susan vient de son ex-mari est dès le départ une insinuation que ce livre va parler d’une rupture.

Et la scène d’ouverture du livre, c’est : dans la nuit, sur une longue route droite où il n’y a aucun réseau, des inconnus vont réussir à séparer un père de sa femme et de sa fille. D’ailleurs, penchons-nous sur cette scène : elle est très longue, elle n’en finit pas de monter vers son climax. Elle est si longue, et ce climax est si évident qu’on passe un temps fou à l’attendre. On l’attend parce que les personnages n’ont pas l’air résolus à se jeter dedans : le père protecteur est tétanisé et le méchant est plutôt sympa. Et malgré ces rôles pris à contrepied, la scène évoque des histoires vraies qu’on a déjà vues, entendues, ou imaginées. Il en résulte in fine qu’on a vu une scène de kidnapping, mais qu’on n’a aucune émotion forte, aucune satisfaction de notre besoin de violence (violence qui serait ici la résolution d’un problème qu’on souhaite écourter.) Ici, ce qui nous guérit de l’inconfort initial de la scène, c’est l’ennui, donc pas vraiment une cure.

Si on se projette dans le personnage de Susan, le livre est censé avoir un effet cathartique : par une expérience forte, il doit satisfaire et nettoyer nos pensées folles. Et surtout celles de Susan. Pourtant, voir ce Tony avancer sans faire à aucun moment le choix acté d’avancer ne nettoie d’aucune pensée, au contraire : plus le livre avance, et plus Susan se rappelle de nombreuses conversations non résolues, de démons qui ont conditionné sa vie. Ces conversations complexes sont en opposition totale avec la force du roman qui semble aller droit au but : elle y réagit souvent en sursautant, elle y repense quand elle est au travail… Le roman a cette force qu’elle n’a pas dans sa vie réelle. Cette force doit lui inspirer la force de vouloir et de choisir.

Une grande part du film traite du choix dans sa dimension humaine. Désolé de ne pas retrouver la référence, je ne me souviens que des mots, mais un homme a récemment dit qu’il n’y avait rien de plus inhumain que tous ces héros de cinéma qui agissent avec uniquement des choix entiers et totalement assumés. Ces personnages sont très réconfortants pour le spectateur parce qu’ils résolvent la frustration que nous avons en tant qu’humains de toujours devoir faire face à des compromis, des non choix, des demi-choix. Nous pouvons rarement jouir d’une action que nous avons faite de notre pleine volonté et qui a eu les conséquences que nous en attendions. Dans le présent du film, Susan a tout mais ne fait rien, et dans la fiction, Tony a tout le temps de réagir mais ne fait rien non plus. Donc dans cet acte essentiel qu’est le choix, le film n’apporte que des frustrations : « Il aurait pu faire ça. » « Moi j’aurais fait ça. »

La fin

[SPOIL] Je veux juste terminer sur l’importance de la fin du film, pour une fois (oui, parce qu’en l’occurrence, c’est une fin qui s’impose comme telle).

Petit à petit, du statu quo de sa vie d’insatisfaction, Susan laisse transparaître des nouvelles visions . « Ce n’est peut-être pas si bien de changer trop souvent. », dit-elle droit dans les yeux d’une femme dont le visage est refait à la chirurgie plastique. Cette réplique fait écho à Edward qui lui avait reproché d’abandonner son couple dès la première difficulté. Elle a fait de nombreux choix pour changer de vie, jusqu’à ce que son mari actuel ne lui en ait plus laissé aucun.

Aujourd’hui ce livre lui fait changer de regard sur sa situation, et ce changement semble la raviver : peut-être qu’elle s’est trop laissée bercer par le confort de son deuxième mariage, que le confort n’est pas le bonheur, etc. Alors elle prend la décision de rencontrer à nouveau Edward. Elle prend même la décision de ne pas trop se maquiller, comme animée par une sorte de nostalgie de cette époque où elle ne se maquillait pas, quand elle était avec lui. Pas la peine de décrire, mais une fois qu’elle est assise au restaurant pour attendre Edward, tout, de la musique au décor, est fait pour nous faire ressentir cette attente. Et il ne viendra pas.

Est-ce que l’horizon d’attente de Susan vis-à-vis du livre était trop lié à Edward, personne réelle ? On peut se dire que le livre était un préambule excellent envoyé par son ex-mari pour renouer le lien. Pour elle, comme pour le spectateur, le livre était l’augure d’un nouveau départ. Exactement comme quand on croit qu’un film sera génial, qu’il va nous faire changer. Et pourtant, une œuvre reste une œuvre pour ce qu’elle représente pour nous à l’instant où on la savoure. Ramenée à la vie de tous les jours, un livre est juste un tas de feuille, un film est juste une projection de lumière. Il ne reste rien de ces films que notre souvenir et notre ressenti. Après eux, c’est à nous de construire le présent, pas à leur auteur, ni à leurs personnages.

Tony meurt à la fin du livre. Une mort non voulue, qui suit un acte final accompli maladroitement. C’est une mort un peu absurde, mais elle ponctue le livre. On peut presque penser que Tony s’est fait tuer par le point final du texte. En fait, c’est parce que c’est le cas. Oui : on peut déduire deux choses du cut final de Nocturnal Animals. D’une part, le film pose un lapin au spectateur de la même manière qu’Edward pose un lapin à Susan. D’autre part, le cut tue Susan. Car si on revient en arrière : à la mort de Tony, le cœur de Susan ralentit également de manière métaphorique (et non réaliste, puisque le bruitage des battements du cœurs ne le sont pas), jusqu’à s’arrêter. De là, Susan tente une réanimation par l’électrochoc du romantisme (robe de bonnasse, maquillage, resto de ouf) mais rien ne vient plus. L’histoire s’arrête. J’aime beaucoup l’idée qu’un personnage ne vit pas en dehors de ce qu’on lui a écrit. Cela permet de voir son existence comme limitée à ce qu’il peut dire durant les quelques instants où il apparaît dans une œuvre, quelle qu’elle soit.

Je suppose que pour les non cinéphiles, Nocturnal Animals sera un peu fade. Pourtant on nous raconte une chose importante : s’en remettre à une personne de notre vie, ou s’en remettre à une œuvre – en l’occurrence un film – pour nous rendre heureux ou nous sauver, c’est tenter de nier le malheur et de nier les solutions à l’inconfort. Si une œuvre est un miroir, elle n’est pas une béquille, et nos choix n’appartiennent qu’à nous. En effet, aduler un film, le cinéma tout entier, ou simplement une personne ne constitue pas un choix.

 

 

¹ Personnage de la Torah qu’on accusa à tord d’adultère – ET – Sainte Suzanne, qui fut égorgée par l’homme qu’elle refusait d’épouser.

² Ead – « richesse », Weard – « protéger ». Prénom de nombreux rois d’Angleterre, rattaché à aucun livre

Nocturnal Animals, sorti en salles le 4 janvier 2017.

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