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Réflexions et Analyses

Réflexions sur Blade Runner 2049

Le premier Blade Runner est une icône du genre SF. À la fois pour son univers que pour les questions philosophiques qu’il soulevait à son époque et soulève encore. La science-fiction a cette fonction : prendre ce qu’on sait aujourd’hui pour créer un monde futur fictif qui questionne notre présent. Les œuvres sérieuses de science-fiction sont généralement déroutantes car le futur nous met face à un fait : le temps passe et notre vision du monde sera un jour désuète. Alors une question se pose : quelles pourront être les nouvelles certitudes ? Qu’est-ce qui sera normal dans le futur ?

Si Blade Runner soulevait beaucoup de questions philosophiques par suggestion et laissait une large place à son intrigue, Blade Runner 2049 semble poser la réflexion au cœur de son expérience filmique. Chaque séquence nous donne du temps pour nous rendre compte de ce qu’elle montre. L’immersion nous fait questionner notre existence dans un monde où elle n’est plus un concept figé mais protéiforme.

Blade Runner 2049, une odyssée d’expériences de pensée ?

Vous avez dit « trop » lent ?

Je l’ai déjà dit pour Premier Contact, ma plus grande peur est que le débat autour d’un film tourne à la critique. La critique n’est pas une lecture de film, c’est une appréciation. Elle ne se base sur rien d’autre que le ressenti du spectateur (son point de vue + son humeur du moment + sa capacité à accepter quelque chose de nouveau + etc. = sa subjectivité à un instant T). Oui, Blade Runner 2049 peut être ennuyeux pour certains. Mais à la critique « montage trop lent » je réponds par une nouvelle porte d’analyse : « esthétique de montage »

Avec Blade Runner 2049, Denis Villeneuve nous plonge une nouvelle fois dans une sorte de nébuleuse : un rêve où l’esprit du spectateur et du protagoniste progressent centimètre par centimètre. Ryan Gosling est connu pour être l’hôte de montages lents et contemplatifs (Drive, Only God Forgives de Nicolas Winding Refn) et nous accompagne une fois de plus à la frontière de l’attente qui crée l’incertitude. Chaque séquence est une immersion dans un présent que l’on ne peut comprendre sans s’y attarder. Une série d’expériences de pensée, menées chaque fois aussi loin que possible. Le résultat de ces expériences dépend de notre capacité à lire les signes et à nous plonger dans le jeu du « qu’est-ce que moi, humain, je ferais ? »

Prenons la relation amoureuse de l’Officier K avec Joi l’hologramme. Je détaillerai plus tard cette relation, mais du point de vue du montage, si l’on devait se contenter du minimum, sans doutes ces séquences « de concubinage » très classiques pourraient être expédiées chacune en 45 secondes : le héros rentre chez lui et sa femme s’occupe de lui, à l’ancienne, et après il repart pour de nouvelles aventures. Ça marche, mais sacrifier l’immersion dans cette expérience pour privilégier le « rythme » du montage* ne nous permettrait pas d’approfondir la réflexion que ce couple hologramme/robot implique.

Donc cette approche de montage a deux vertus : nous placer dans la temporalité de la découverte sensitive, et nous laisser le temps de réfléchir aux expériences de pensées philosophiques qui se succèdent. Blade Runner 2049 n’est pas non plus un laboratoire, mais il se donne le temps nécessaire à l’exploration des limites de nos concepts humains.

* Entendre que « rythme » est trop souvent associé à « rapidité », à tort : allez voir A Ghost Story, son rythme est extrêmement lent mais c’est ce qui fait marcher le film.

Le Miracle

« Tu n’as jamais vu un miracle » entend l’Officier K au tout début du film. Sapper Morton, le premier replicant que le protagoniste doit abattre, semble supérieur sur un point : il dit avoir vu l’impensable. Le miracle en question, c’est celui de la vie. Blade Runner 2049 tourne autour d’un replicant qui serait né et aurait grandi comme un être vivant naturel.

Va alors commencer toute une quête pour savoir si l’Officier K est ce replicant miracle. Si il l’est, alors ses souvenirs, qui sont censés être programmés, ses souvenirs seront authentiques. Une clé de cette authenticité lui est donnée par le Dr Anna Stelline, qui lui montre comment différencier un vrai souvenir d’un faux. Autre clé, le petit cheval de bois : il existe en souvenir, et il existe en vrai. Le souvenir de l’enfant qui l’a caché là est authentique car il est lié à une mémoire émotionnelle et parce qu’il est lié à un objet réel.

Mais l’Officiet K va apprendre que ses souvenirs ne sont pas authentiques. Qu’il n’est pas le miracle. Les souvenirs authentiques, des dizaines de replicants les portent. Ce cas soulève plusieurs doutes. Si ce n’est pas lui le miracle, ni tous ceux qui portent ces souvenirs, alors qui est-ce ? Y a-t-il finalement un être miraculeux authentique ? Et enfin je me pose personnellement cette question : un miracle peut-il être authentique ?

Car que reste-t-il de preuve de ce miracle ? Tous les registres ont été effacés, quelqu’un est même passé chez l’esclavagiste pour déchirer ses registres, on pourrait d’ailleurs supposer que ce quelqu’un aurait aussi placé le cheval en bois dans les cheminées pour confirmer le faux souvenir des replicants résistants. Que toute cette histoire de miracle soit vraie ou non, l’écart entre l’événement historique relaté par Freysa, la cheffe des résistants replicants, et la réalité présente des choses fait que ce miracle a été caché, donc soit on y croit, soit on en doute, mais tant qu’un enfant replicant ne sera pas né aux yeux de tous, ce miracle ne peut être prouvé. D’ailleurs, on explique bien qu’il est né, on n’explique pas comment sa fécondation a eu lieu.

Et Jésus, dans tout ça ? La même question s’applique en religion. Là où les souvenirs non authentiques des replicants résistants ont été écrits, les livres religieux l’ont été aussi. Nous amenant à ce constat : le miracle dépend entièrement de la mémoire. Ce qui place le thème du souvenir comme un autre centre de gravitation du film. En l’occurrence, les souvenirs des replicants sont artificiels. Donc question : un miracle peut-il être artificiel ? Ce qui est intrigant dans le cas de l’histoire de l’humanité et de Blade Runner 2049, c’est que le miracle a toujours une utilité politique. Et dans le cas des replicant comme pour les Juifs ou les chrétiens, le miracle permet de libérer un peuple opprimé. D’ailleurs, on parle de mémoire authentique, et on se rend compte que si on rapporte l’histoire de l’Officier K, qui vit avec une mémoire simulée, à l’histoire de l’humanité, on peut se demander si l’histoire de l’humanité entière ne serait pas elle aussi une mémoire simulée.

Dernier mécanisme qui rend la véracité du miracle facultative : la foi. Si l’enfant miracle existe, les rebelles replicant sont compétitifs dans la sélection naturelle. S’il n’existe pas, ils viennent de créer la première religion robotique. Les deux réponses sont un moteur à l’évolution d’une espèce. La robotique doit-elle devenir superstitieuse pour devenir humaine ? Freysia : « nous avons tous cru l’être [l’enfant miracle, ndlr] » ; la Bible : « Dieu est en chacun de nous ». Le miracle est en nous car il nous guide, d’après la religion. La preuve initiale de ce miracle, au final, importera peu dans l’histoire d’une espèce. Authenticité ou non, les replicants vont chercher à partir de maintenant à être capables de donner naissance naturellement, c’est le début de leur existence.

Notre perception est notre limite

Comment différencie-t-on un vrai souvenir d’un faux ? nous demande le Dr Anna. Les souvenirs ne sont pas des détails, mais des sensations. En disant ça à l’Officier K et en visualisant son souvenir, elle pleure six fois plus que lui, ce qui n’est pas une faiblesse de performance de Ryan Gosling, mais peut-être une annonce que ce souvenir appartient plutôt à Anna. Quoi qu’il en soit, ce qui importe dans cette définition du souvenir, c’est que pour le reconnaître, il faut faire confiance à sa vision subjective des choses (ses sensations). Il faut se laisser être persuadé et non « convaincu ».

Sans aller dans les nombreux détails philosophiques, Blade Runner 2049 n’ouvre pas seulement la porte sur la question de l’humain, mais bien à celle de la perception de notre existence. Denis Villeneuve est à nouveau aux commandes d’un film qui nous parle de virtuel. On trouve plusieurs éléments, notamment la relation amoureuse entre un replicant et un hologramme (analyse abyssale en perspective) ; l’hologramme d’Elvis Presley et de Frank Sinatra, dont les archives sont très habilement incrustées et montées pour qu’on puisse croire que ces chanteurs parlent à l’Officier K depuis les années 1930 ; enfin le plan final du film, où Deckard pose sa main sur la paroi de verre qui le sépare de sa fille, comme s’il la posait sur un écran. Il y a un an, on a déjà vu comment le montage et la narration de Premier Contact nous immergeaient dans la vision subjective d’Elizabeth. Elle aussi posait la main contre une paroi de verre pour parler aux extra-terrestres.

Revenons à Deckard : il pose sa main contre la paroi mais sa (supposée) fille ne pose pas la sienne en retour. En réalité, cette paroi, c’est quoi ? La séquence où Anna explique comment elle conçoit les souvenirs nous expose que tout ce qui est généré dans cette demi-sphère est virtuel. Les décors et les personnages sont des hologrammes. D’ailleurs, Anna elle-même ne serait-elle pas aussi virtuelle ? Elle est certes récurrente et permanente par rapport aux hologrammes qu’elle prétend créer, mais après tout, elle dit ne jamais sortir de cette sphère et ne jamais recevoir de visites. Rien que dans les faits, elle n’existe pour presque personne dans l’univers de Blade Runner 2049.

Et ce laboratoire des souvenirs, qu’est-ce que ça peut être, comme métaphore ? Dans cette sorte de bocal, Anna utilise un accessoire tout à fait charmant pour les cinéphiles : une petite sphère, sorte de double objectif qui créé des images… Après la métaphore de la salle de cinéma de Premier Contact, nous voici devant un petit cinématographe : qui capture et restitue des images. Anna serait donc réalisatrice ou scénariste ? Si c’est le cas, peut-elle exister au même titre que les autres personnages du film, à qui elle a implanté ses fragments d’histoires ?

En tant que créatrice, elle n’a en tout cas rien à voir avec Wallace : lui cherche un être parfait qu’il n’obtiendra jamais, et elle cherche juste à planter une graine de magie dans le cerveau des replicants. Wallace cultive la soif de pouvoir dans la chair et la technologie, Anna cultive l’espoir dans la psyché et l’insaisissable. Matériel contre immatériel. Réel contre virtuel. Quelle est notre essence ? Notre chair ou notre psyché ?

La condition humaine

Un des critères de survie d’une espèce est sa capacité à se reproduire. Le miracle induit par la naissance d’un replicant signifie en même temps l’apparition d’une nouvelle espèce. Il y a une frontière entre la génération précédente de replicants, qui n’étaient pas considérés comme des membres d’une espèce, et la supposée naissance de cette nouvelle replicante, qui d’un coup, sortie de nulle part, pourrait en faire parti. Qu’est-ce que cette replicante a de plus ? Le fait de pouvoir naître, donne-t-il une âme ? Et par extension, une humanité ? Et pour aller plus loin : faut-il une humanité ?

Blade Runner 2049 nous présente une série de personnages artificiels qui agissent de manière tellement humaine qu’on se demande souvent ce qui définit vraiment l’humanité. Blade Runner posait déjà cette question. Et avant lui Frankenstein, et après lui Ex Machina, et avant tout ça, les œuvres sur l’esclavage. Mais Blade Runner 2049 renouvelle la question de l’humanité en y attachant l’opposition entre naturel, artificiel et virtuel. Ces trois éléments font partie des principales caractéristiques de notre monde occidental moderne. Dans le cinéma, l’intelligence artificielle a beaucoup été représentée avec des robots, ce qui touche finalement plutôt les esprits ingénieurs. Représenter l’intelligence artificielle dans le monde virtuel est beaucoup plus ancré dans le fonctionnement entier de notre société.

Donc si une intelligence artificielle humaine était possible, quel serait son utilisation et son impact ? L’occident moderne mise déjà sur une numérisation de sa vie sociale, les moteurs de recherche numérisent nos préférences et notre personnalité, notre argent est numérisé, nos souvenirs photo et vidéo le sont également, les performances de notre corps le sont aussi… jusqu’où le virtuel peut-il modifier la condition humaine ?

Les éléments : nature contre artifice et virtuel

L’eau

Il est souvent question de matrice dans le film. Et la seule naissance qui nous soit donnée de voir est celle d’une replicante qui sort d’une enveloppe plastique dans le QG de Wallace (celui qui fabrique les replicants). Elle est encore enduite de son liquide amniotique, qui est en réalité de l’argile. Référence probable à la poterie, à la sculpture ?

Petite note sur la poterie : le philosophe Paul Shepard explique comment la poterie représente l’écart que l’humain a cherché à marquer entre lui et la nature * : l’argile est initialement une matière naturelle que l’homme va déformer, modifier, et façonner pour obtenir un objet régulier, stable, qui vise la perfection (comme Wallace) là où la nature ne présente que des « œuvres » irrégulières, aléatoires, etc. L’argile peut dans ce sens représenter la tendance de l’homme à se servir de la nature pour créer à la manière de Dieu ses moyens de subsistance.

Mais revenons à la notion de matrice, ou plutôt à ses symboles. C’est donc l’argile pour les replicants. Pour l’homme occidental, c’est la mer qui représente le milieu fécond, maternel. L’eau est l’élément de la femme, de la mère. Dans Blade Runner 2049, la mer est présente : c’est un élément violent, sombre, infini, insondable et hostile. Comme seule réponse face à cette mer indomptable et impétueuse, les hommes ont fait construire un gigantesque mur lisse, inaltérable, froid et gris. La mèr(e) a été parquée dehors. Dans cette configuration, elle ne représente pas la naissance de l’homme mais sa mort. L’homme nierait donc sa nature alors qu’il lutte pour sa survie face aux replicants ? Et ces morts que la mer inflige sont-ils des rappels que l’homme et ses créations seront rattrapés par la nature ?

Un autre endroit du film montre l’eau comme entité principale : le complexe de Wallace. Différence esthétique : l’eau est visible majoritairement grâce à la lumière qui la traverse et se reflète sur les murs. Le seul endroit où on la voit directement, toujours aussi sombre, est dans le « bureau » de Wallace : docile, parquée, mais cette fois à l’intérieur. Cette eau domptée et limitée, bien que belle et lumineuse, serait-elle destinée à ne créer que des êtres eux aussi limités ? Wallace qui cherche l’ange parfait se noierait-il dans un verre d’eau ?

Si le miracle des replicants est en réalité la capacité à se reproduire qui fascine tant Wallace, que se reproduire est miraculeux car il s’agit d’une reproduction naturelle, on est guidé vers la conclusion que la perfection recherchée est peut-être cette nature initialement rejetée. Le serpent de la création humaine finit par se mordre la queue, et la recherche du parfait aboutit dans un système qui peut se créer lui-même. Or, ce système existe déjà… dans la nature.

Commentaire de séquence : Faisons un petit saut dans la dernière partie du film : dans une voiture en train de couler, Deckard est attaché et est en train de se noyer. L’Officier K attrape Luv au cou et l’étouffe. Cette séquence est assez longue pour permettre plusieurs choses. Au début, l’Officier K étouffe Luv avec sa force. Puis il la plonge sous l’eau. C’est donc la mer qui va finir le travail. Ils sont dans une capsule de voiture, on pourrait y voir comme un ventre robotique dans lequel le liquide amniotique (l’eau) est en train de les étouffer. Ils avancent douloureusement vers une naissance inversée, où le tueur (masculin) est le négatif de la génitrice… Luv voit l’Officier K à travers le milieu aquatique qui déforme son image. Le mouvement naturel de l’eau participe à cette vision, tout comme elle participe à la décoration des bureaux de Wallace. Sauf que cette fois c’est pour de vrai : Luv est réellement immergée. Deckard est immergé au même moment sous l’eau. Les trois replicants sont prisonniers de cet élément tant que l’un d’eux ne sera pas mort. Le rythme de montage ne fait peut-être pas ressentir un suspense tendu, mais il nous place dans une attente : il y a quelque chose à départager dans cette scène. En fait Luv est un peu le boss final du film, mais ce n’est pas sa force qui est imposante, c’est le but de son existence : la dernière chose qu’elle aura dite à l’Officier K est qu’elle est la meilleure, croyant qu’elle l’avait vaincu. Alors au moment de mourir, comment considère-t-elle sa vie entière, voyant qu’elle n’est pas la meilleure, ni qu’elle n’est parfaite ? Et L’Officier K, comment voit-il sa vie maintenant qu’il sait qu’il n’est pas un élu ?

* « Nature and Madness » de Paul Shepard, 1982.

La femme : entre libre arbitre et figure du beau

« Ça ne combat pas vraiment le patriarcat. » Ça ne le soutient pas non plus. Blade Runner 2049 n’est pas à ressentir comme un film machiste. Pourtant les corps nus (vivants) sont exclusivement féminins et sont objetisés ou représentés à des fins érotiques… les femmes sont soit des sbires, soit des prostituées, soit des amantes au foyer, soit des poupées jetables à peine nées.

Trois personnage féminins suivent pourtant leur propre libre arbitre : la lieutenant Joshi, Freysa, et le Dr Anna Stelline. Ce n’est pas une frontière exacte, mais on constate que les femmes objetisées ont tendance à être issues du despotisme de Wallace et les femmes indépendantes sont des leaders qui se battent chacune pour exister (Lieutenant Joshi se bat pour l’humanité, Freysa se bat pour les replicants, et Anna n’existe que pour créer ce qu’elle fait de mieux et qui la passionne le plus, à savoir des souvenirs.) Deux autres femmes suivent à la fois leurs convictions et une programmation : Joi, hologramme qui doit juste être l’illusion d’une femme au foyer mais qui va vouloir dépasser les limites de son existence par amour pour l’Officier K, et Mariette, qui est prostituée mais qui use de cette identité pour aider l’armée de Freysa, qui va la libérer.

Avec ces nuances dans le degré d’autonomie des personnages féminins, le film peut parler de l’objetisation des êtres vivants. Et que ce soit volontaire ou non, il montre une double attente que la société a vis-à-vis des femmes : la maternité (qu’on a évoqué plus haut) et la sensualité.

Digression sur la relation replicant/hologramme : Cette relation entre l’Officier K a tout de banal à la base et pourtant elle ne cesse de fasciner par des questions hyper actuelles. Joi est construite comme un cliché de la femme au foyer. Les clichés permettent d’identifier immédiatement un personnage et de convoquer une mémoire émotive du spectateur vis-à-vis de ce personnage : il a d’emblée une empreinte sur nous. Une fois qu’on a saisi le cliché de Joi, ce personnage ne cesse d’être perturbant car il n’est malgré tout pas censé exister. Elle n’est pas normale alors qu’elle est presque banale ! Joi est à la fois une image de la femme idéale et quelque chose dont on ne veut pas, et pourtant : sex cams, sex calls, porno 3D, bref, nous vivons déjà dans un monde où le virtuel peut faire exister les relations intimes, voire l’amour. Joi nous pose la question : si le virtuel pouvait tomber amoureux ? Et à la fois, on peut se dire qu’elle est programmée pour montrer les signes de l’amour, et que son comportement n’est peut être qu’un superbe codage. La question devient alors la même question que la conscience en robotique : est-ce qu’un système informatique qui existe pour reproduire les signes de l’amour peut être considéré comme amoureux ? Même si des centaines de répliques de Joi existent, la tuer revient-il à tuer un être d’amour ?

En vérité il faudrait tout un article sur ce sujet. C’est beau, c’est génial, ça représente tous les thèmes du film, c’est prenant, inattendu, déroutant, dérangeant, poignant, charnel… Cette histoire à mi-chemin entre chevalerie et drame intimiste explore l’essence et la définition de l’amour. Une sorte de distorsion dans l’histoire du romantisme, tissée d’instants précieux entre le pur et le synthétique. Cette relation replicant/hologramme est le véritable trésor de ce film, aussi bien sur le plan émotionnel qu’analytique et philosophique.

« Oui mais ça fait beaucoup de femmes à poil pour un film de SF. » Effectivement la recherche du beau en photo n’a pour moi pas encore répondu à la question : pourquoi la photographie érotique montre plus souvent les femmes que les hommes, même chez les photographes femmes ? La réponse traverse probablement de nombreuses sciences humaines et biologiques, il n’en reste pas moins que le sexe beau est celui de la femme, et c’est valable dans un film aussi photographique que Blade Runner 2049.

Les sujets nus de ce film sont des beautés érotiques et non des fantasmes grossiers et pornographiques. D’ailleurs, le seul moment du film où les femmes sont montrées dans une situation pornographique, c’est dans un bordel, où des corps nus indistincts se délassent derrière des vitres tintées et où l’on n’entend que des voix en extase.

Le nu est donc à la fois photographique, il représente le beau pur, et il est féminin. Comment l’interpréter ? Denis Villeneuve focalise notre regard sur le charnel, sur l’intime. Et en réalité, il joue avec : aucun corps nu humain n’est montré. On voit d’abord celui d’une replicante pleine d’argile qui vient de naître, ensuite l’hologramme de Joi synchronisé au corps replicant de Mariette, puis un hologramme géant de Joi. A chaque fois le corps féminin passe par le prisme du non humain, ou de l’inhumain. C’est inhumain mais c’est beau. C’est artificiel mais tout de même perçu positivement par les sens. La questions du désir et du naturel gravitent autour de ces corps aux conditions physiques particulières. En même temps, et c’est bien la finalité du film, ils posent la question de la natalité et de la maternité. Les replicants ne pouvaient initialement pas donner naissance, les hologrammes le pourront-ils un jour ? Là où le charnel est possible, la reproduction est-elle envisageable ?

Le présent

Prenons le sujet de la nature une dernière fois. Je me suis demandé plusieurs fois pourquoi on montrait en gros plans les flocons de neige sur la main de l’Officier K, notamment à la toute fin. Le film nous montre déjà ce type de plan avec la pluie, alors pourquoi s’attarder aussi sur la neige ? Et puis pourquoi l’Officier K met aussi sa main dans une ruche d’abeilles ? Il compte tout expérimenter avec les doigts comme un enfant de deux ans ? Peut-être. – Pourquoi ? – Parce que. Peut-être qu’un humain artificiel a besoin du contact avec le naturel. S’il développe une nature à apprécier cela.

La neige en particulier est un élément intéressant. En fait, qu’est-ce que la neige pour un spectateur qui ne ressent pas le froid ? C’est beau, élégant, léger et ça couvre le décor d’un blanc pur. Ce qui compte pour notre analyse, c’est que même si on n’aime pas la neige, le fait que l’Officier K la contemple avec bonheur nous indique la valeur poétique de cet élément (le regard d’un personnage nous indique le sens de lecture à avoir). Or, quand un flocon touche la main de l’Officier K, il fond instantanément. Neige = plaisir, calme et éphémère. Si elle fond dès qu’on agit dessus ou dès qu’il fait chaud, elle peut être un symbole du présent unique et précieux. (Par ailleurs, pour les deux ou trois qui suivent les sujets d’écologie, les abeilles sont tout aussi uniques, précieuses, et éphémères.)

Petit parallèle entre Wallace et L’Officier K : Un autre personnage utilise le toucher pour comprendre ce qui l’environne : Wallace, du fait de sa cécité. Il peut cependant se doter de la vue par le prisme de ses machines (des caméras… le cinématographe, ce sauveur!) En face, l’Officier K peut être vu comme symboliquement aveugle (du moins sur sa condition), et ces deux personnages ont comme référence authentique le toucher (même Joi l’a compris et appelle Mariette pour combler ce besoin). La différence entre Wallace et l’Officier K, qui appréhendent leur monde centimètre par centimètre, réside dans le fait que Wallace ne doute pas. Il ne doute pas de la véracité de ce qu’il perçoit. L’Officier K, quant à lui, connaît des phases de doute sur son authenticité, ce qui le fait douter aussi de sa compréhension du monde.

Toujours dans le sujet du temps, qu’est-ce que la replicante miracle et « naturelle » a de vraiment exceptionnel ? Des souvenirs. C’est sa capacité à avoir vécu et à pouvoir témoigner d’un passé authentique qui font d’elle un être « humanisé ». Les souvenirs font-ils cependant l’âme ? Ils sont les sentiments d’après le Dr Anna, pourtant l’Officier K n’en est pas dénué. Et même si il n’a pas de souvenirs de son enfance, il a des souvenirs de sa vie (sinon il ne pourrait pas regretter Joi).

On en arrive à une petite digression philo. On peut tracer une liaison entre deux concepts philosophiques. Erasme, sur l’humain : « les hommes ne naissent pas hommes : ils le deviennent. »*, différenciant ainsi l’homo (l’être biologiquement humain, par nature) et l’humanus (l’homme devenu humain par la culture). D’autre part, le problème du bateau de Thésée décrit par Thomas Hobbes : une reproduction absolument exacte n’est pas moins véritable que le modèle. En faisant un dernier petit tour par les théories sur l’identité personnelle de John Locke **, on peut imaginer que si un homme est parfaitement reproduit artificiellement, il peut devenir un humain authentique à partir du moment où l’on développe et préserve une subjectivité et une continuité mentale. C’est le parcourt de l’Officier K qui est devenu Joe (d’ailleurs, c’est Joi l’hologramme qui l’a baptisé, et non une humaine…)

Il me semble que l’Officier K, qui s’allonge sur les marches couvertes de neige à trois secondes du générique, en remuant doucement les lèvres sous la neige, esquisse une réponse à ce qui définit la vie : elle est le présent. La neige est un plaisir seulement possible en contemplant l’instant. Par ailleurs, on peut imaginer que les marches sur lesquelles il s’allonge représentent l’évolution, et lui n’arrive pas en haut, ça ne l’empêche pas d’avoir finalement fait la chose essentielle à faire sur Terre : il a vécu. En cet instant il fait l’opposé de ce que Freysa veut de lui : il ne sert plus rien. En s’échappant dans le présent, il échappe à sa programmation initiale et devient un être vivant autonome agissant pour lui-même. Même les humains pourraient lui envier cette condition.

* Comme quoi au 15e siècle on avait le sens de la punch-line

** Vous ne sortirez pas vivants de cet article si vous n’allez pas voir cette vidéo ainsi que celle-ci de Mr Phi sur Youtube.

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